01.07.2009
Trois petits tours et puis s'en va____Par BrBeBe
Je ne sais pas pour vous, mais moi, les histoires de fées, de licornes et de princesses endormies, il m’a fallu du temps pour apprécier. Depuis tout petit, ce que je préférais de loin entendre, c’était cette terrible affaire des Flamands et des Wallons, deux factions rivales qui, à en croire les journaux, passaient le plus clair de leur temps à s’étriper, à deux rues de chez moi. Il me suffisait d’entendre l’une ou l’autre de leurs effroyables foires d’empoigne et j’étais paré pour la nuit, pour le meilleur et pour le pire. Car si par malheur je devais me lever pendant la nuit, c’était obligatoirement sur la pointe des pieds et au pas de course, histoire de pas me faire choper par le BHV et la circulaire Peeters qui, je l’aurais juré, attendaient sous mon lit.
En comparaison, les princes en collants roses, les crocodiles dans la piscine et le nain de jardin pouvaient aller se rhabiller. Je ne comprenais pas grand-chose à l’intrigue générale mais au moins je sentais qu’il y avait là du concret, du solide, de quoi écrire une mythologie toute entière. Rien à voir donc avec ces misérables comptines à base de citrouilles creuses et de crapauds verts, amoureux fous d’une princesse en tutu.
J’ai longtemps cru qu’en m’épargnant ces bobards sans lendemain et en choisissant pour mon éveil mental une vraie épopée moderne à lire dans les journaux, mes parents avait vu juste. Et je leur en fut d’ailleurs reconnaissant lorsque je vis coup sur coup le Père Noël, Saint Nicolas, la petite souris et les cloches de Pâques s’étaler de tout leur long dans le cours de l’école, sous les regards médusés de mes camarades de classe. Bon prince et pas peu fier de l’avance que j’avais prise sur eux, je me mis en peine de leur assurer un reformatage complet du disque dur en leur racontant tout ce que j’avais pu apprendre entre temps : cette fameuse frontière linguistique qu’un sortilège flamand avait un jour rendue immuable ; les facilités payées en tribut à des chefs de guerre wallons ; la sombre énigme de l’arrondissement électoral bilingue BHV ; la quête de l’impossible-indispensable-gouvernement-pas-si-indispensable-que-ça-finalement ; mais aussi ces centaines et centaines de camions qui, murmurait-on dans les chaumières, transitaient chaque nuit entre le nord et le sud du pays lourdement chargés de lingots d’or.
Suivit alors pour moi une période d’apprentissages fébriles. Celui de la lecture me permit bientôt de bâtir seul, grâce aux journaux, mon érudition en matière de queues de cerises, de coups bas et de tragicomédie. L’apprentissage du calcul m’aida à en savoir chaque jour un peu davantage sur cet or chaque nuit déversé et sur les errements inqualifiables de la solidarité nationale. Et alors qu’à mon grand désespoir je commençais déjà à trop et trop bien en comprendre, je pus dénicher in extremis, dans l’apprentissage des lois et des institutions du pays, le moyen de perdre une nouvelle fois le nord… La grande épopée de mon enfance se poursuivait là, intacte, sous mes yeux, pleine de merveilles !
Bientôt, le voyage et les gens venus d’ailleurs devaient m’en faire découvrir une dimension encore insoupçonnée. Partout où j’allais, on m’interrogeait, on me pressait de questions : qu’en était-il finalement de ce petit Armageddon façon belge ?; et, moi, dans quel camp étais-je né ? Derrière les frontières, les gens s’étaient fait à l’idée d’une énorme mêlée humaine, aussi belle qu’absurde, entre Flamands et Wallons, noyés dans la bière et écrasés sous les frites. Ils y avaient même mis du leur en mélangeant et en simplifiant tout ce qu’il y avait moyen de mélanger et de simplifier. En se figurant, par exemple, que derrière chaque Belge devait nécessairement se cacher un ogre mangeur d’enfants ou un xénophobe du très célèbre Vlaams Belang. Certains avaient été jusqu’à nous prendre notre Brel, à nous traiter de nains bancaires ou à résumer la diversité de nos bières à la Kriek framboise. Et alors qu’au pays, mes compatriotes se chamaillaient gaiement dans la brume, nos voisins en profitaient pour nous voler incognito deux ou trois vaches à lait et pour nous bousiller nos routes. C’était nous faire trop d’honneur… Enchanté par tant de créativité dans les autres pays d’Europe, je décidai de m’installer dans une autre capitale du continent afin de considérer de loin le modelage interactif de notre chef d’œuvre national.
Mais voilà, un jour, tout s’est brusquement évanoui. La Belgique a, pour ainsi dire, disparu de mes écrans-radars, emportant avec elle toutes mes certitudes : la frontière linguistique, les facilités, BHV, les péages autoroutiers, Maingain et De Wever, la couronne et tout le tintoin… Plus concrètement, en deux temps trois mouvements, je me suis retrouvé ici, sur cette plage du Bélize, à démêler des filets de pêches et à faire griller mon poisson sous les bananiers. Vous avez du mal à me croire, n’est-ce pas ? Et vous avez tort.
C’est à une petite fille d’Argentine, fraîchement débarquée en Europe, que je dois d’avoir un jour introduit le Bélize dans mon existence. Comme je me préparais à prendre un train pour la Belgique, elle était là sur le quai. Elle m’a demandé le plus sérieusement du monde comment il était possible d’atteindre le Bélize par le rail. Comprenant la méprise, je me suis aussitôt fait un plaisir de lui expliquer que le Bélize et la Belgique étaient deux pays distincts, établis sur deux continents distants de plusieurs milliers de kilomètres et qui, excepté les trois premières lettres de leur nom, n’avaient pas grand chose à voir l’un avec l’autre. Comment aurais-je pu savoir, à l’époque, qu’en plus des trois lettres, la Belgique et le Bélize partageaient leur petite taille, les vallées dans le sud et la plaine dans le nord, une tête couronnée, une fête nationale un 21 et toutes les joies du multilinguisme ? À dater de ce jour-là, le Bélize ne m’a plus lâché…
Quelques jours plus tard, je me trouvais devant une employée de poste occupée à vérifier dans son aide-mémoire si, oui ou non, la Belgique faisait partie de l’Union européenne. C’était plus fort que moi, je me suis senti obligé de lui souffler : « Amérique centrale, sans doute ? ». Mais le pire était encore à venir et ce qui allait bientôt me tomber dessus tient assurément du sortilège, à croire que toutes les fées du monde, bonnes et mauvaises, s’étaient entendues pour se jouer de moi. Deux semaines plus tard, la police du pays se présentait à ma porte pour me réclamer mon permis de séjour… Or, je venais de me faire voler tous mes papiers et n’avais rien de plus officiel à leur montrer qu’une déclaration de vol rédigée, deux jours plus tôt, par la police polonaise (en polonais, cela va de soi). Et les agents produisirent devant mes yeux un document des autorités fiscales du pays attestant que j’étais inscrit non comme ressortissant bélizéen. Adieu Belgique et tout ton cirque ! Le temps de prendre une chemise et ma brosse à dent, j’étais embarqué dans un avion pour Belmopan, capitale du Bélize. Lorsque je me suis présenté devant le consulat belge, j’ai trouvé un papier placardé sur la porte annonçant que la Belgique avait cessé d’exister depuis deux jours. Et voilà…
J’ai tout essayé pour rentrer en Europe mais, après quelques mois, j’ai fini par me faire une raison. Voyant que je n’étais manifestement pas un touriste comme les autres, les gens du coin m’ont offert le gîte en échange de ma contribution au travail de la pêche. Et puis, d’une histoire à dormir debout à une autre, je me disais que je n’avais pas perdu au change. D’ailleurs, je ne sais pas pour vous, mais aujourd’hui que c’en est bel et bien fini des salades qu’on nous a servi sur la Belgique et sur les crêpages de chignons entre Flamands et Wallons, ce que je préfère, ce sont les bons vieux contes de fées.
07:18 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note







Commentaires
Je ne comprend pas les intrigues non plus - le principal est de ne pas s'en meler.
Ecrit par : Indian - phone card international | 27.11.2009
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