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30.06.2009

LETTRE NOSTALGIQUE_____Par Skan

Notre Bénine est toute défigurée ; la commune y construit une boutique. Et pourtant, qu'elle était célèbre cette place Bénine. On y remplissait notre lassitude, on s'y folâtrait comme des enfants. Nous voilà privés de notre beau loisir. J'ai la gorge enflée de chagrin en songeant aux appareils qui la dépouillent. Te souviens-tu du soir qu'on y a passé ? Quel jour, mon camarade ! C'était le plus surprenant ! Te rappelles-tu cet homme qui sortit de son sac un gros livre de trois siècles ? Je me souviens encore de tout ce qu'il nous a raconté.Je vais te rafraîchir la mémoire. Comment se nommait cet homme ? Mevire ? Je n'en suis pas sûr. Enfin, ce n'est pas grave, je connais au moins son conte.


À deux pas de la place Bénine, on rencontrait souvent Mevire. Des fois, il réussissait à rassembler toute une foule autour de son tapis. Sa voix chaude et portante éveillait l'attachement, et enchantait aux premiers mots.

Le soir où les jeunes acrobates présentaient leurs  mouvements fabuleux, Mevire les observait ; son regard se couvrait d'admiration quand ils roulaient sur leurs fines planches, bondissaient comme des félins, s'entortillaient comme un noeud.

Lorsqu'ils terminèrent leur scène, ils l'invitèrent au milieu de la place, hurlant au public : nous vous présentons Mevire. Écoutez, écoutez, quelle voix ! 

Ils le connaissaient déjà, car deux jours avant il les avait divertis, près d'un bar, le Gringalet.

Ils lui demandèrent joyeusement de lire un récit. Il hésitait et ne s'estimait pas mérité cet honneur. Avec leur constance, il finit par s'asseoir sur un tabouret. Tout le monde se tut. Les artistes se posèrent au sol, quelques gamins allèrent face à Mevire. Il commença :

 

Mes enfants, j'ai toujours comblé mon plaisir à consulter cet ouvrage. Je l'ai reçu dans ma jeunesse, lors d'un voyage dans une campagne lointaine. C'était une femme décrépite qui me l'avait donné. Elle habitait à côté des ruines que je visitais. Depuis, je n'ai cessé de le parcourir. Laissez-moi vous raconter l'un de ses récits.

 

La région d'Éburonne était divisée en quatre domaines ; un petit village dont le chef se nommait Belgique. Et trois royaumes qui l'entouraient. Ceux qui les gouvernaient se nommaient Ensor de Jame, Médicile et Felasse. Ces trois orgueilleux ne cessaient de se combattre faussement ; leur conflit n'était qu'un pur théâtre.

Ces souverains sombraient dans le caprice, ils ne cessaient de dépenser la richesse des gens pour étendre leur majesté. À chaque bataille, ils demandaient à Belgique de nourrir à titre gracieux leurs troupes.

Ce pauvre chef était forcé d'obéir à leurs ordres, sans quoi ses citoyens seraient punis. Il vidait tous les six mois ses provisions pour cinquante mille hommes. Comme ils étaient chaque fois satisfaits des repas, les souverains lui promettaient de protéger son village contre tout ennemi.

Cela fait soixante ans que durait cette fête frivole. Un jour, voyant son peuple mourir de faim, Belgique décida de n'y plus participer. Comme les trois souverains l'organisaient encore, au centre d'Éburonne, ils furent surpris de sa réaction.

Ils ne purent le convaincre de gaver à nouveau leurs soldats.Cette comédie a fait souffrir assez mes citoyens, dit Belgique. Ne voyez-vous pas, que votre éclat n'est qu'une illusion !"

Les souverains s'en moquèrent depuis leurs trônes mobiles

Belgique, tes paroles nous lassent, dit un laquais. Prépare tes plats et n'en parlons plus.Les troupes gémissent.

Belgique ne répondit pas. La faim des soldats s'accentuait ; ils retournèrent alors dans leurs familles. Depuis les tours des trois royaumes, on voyait trois grosses masses noires cuirassées retourner dans leurs foyers.

Pendant six mois, les rois s'insultaient constamment. Leur vanité se gonflait de haine. À leur mort, leurs fils prirent leurs places. Belgique vivait encore. Bien qu’il essaya de les réconcilier, les fils le renvoyaient dans son village.

Et comme il possédait d'abondantes ressources, le fils d'Ensor décida de le conquérir. Belgique, n'étant qu'un simple chef sans arme, dut lui léguer tout ce qu'il possédait. Cet évènement acheva ses jours. Le fils d'Ensor , par la force, gouverna complètement le village. Jaloux de ces biens , les fils de Médicile et de Felasse le menacèrent de les partager, sans quoi, une guerre exploserait.

Le fils d'Ensor s'en moquait, et c'est dans un conflit sanglant que le village du pauvre Belgique tomba dans l'oubli. Depuis ce désastre, seuls les survivants contaient aux enfants cette histoire. À travers les siècles, cette coutume disparut lentement, elle ne resta plus que chez une femme qui habitait la région d'Éburonne.

 

Quand Mevire termina son conte, il se leva : cher public, dit-il, cette dernière descendante aujourd'hui repose dans les cieux. Je suis le dernier qui perpétue ses souvenirs ; et le seul honneur que vous pouvez me tendre, c'est de les transmettre à vos proches.

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