30.06.2009
Le Royaume Délaissé_____Par KHERAN
Que c’est difficile de régner quand on est une petite Princesse de dix ans ! Même sur un royaume à peine plus grand qu’un mouchoir de poche …
C’était pourtant la lourde tâche que la Princesse Lorélia devait assumer depuis que ses parents étaient partis – sa maman vers le nord, son papa vers le sud – à la suite d’une très grosse dispute.
Certes, ses parents avaient l’habitude de se disputer. Ils s’étaient même déjà séparés plusieurs fois, mais cela ne durait en général jamais très longtemps … sauf cette fois-ci.
Et c’est ainsi que Lorélia assumait, aussi difficilement qu’une petite fille soit capable de le faire, la gestion du Royaume Délaissé (c’est ainsi que Lorélia avait rebaptisé son pays)
Lorélia, heureusement, pouvait compter sur l’aide de Papy. Papy n’avait pourtant pas beaucoup de talents ni même d’intérêts pour les affaires politiques. Mais il était celui qui rassurait Lorélia quand elle avait envie de n’être qu’une petite fille.
Ce matin-là, c’était le jour du Conseil … Lorélia n’aimait pas les jours du Conseil: il fallait prendre des décisions difficiles et en plus il fallait se lever très tôt.
Après un copieux petit déjeuner en compagnie de Papy, Lorélia grimpa vers la salle du Conseil, nichée dans la plus haute boule du Palais.
Etrange palais, d’ailleurs, qui comptait trois grandes boules, rouillées et reliées entre elles par de gigantesques cylindres. La structure toute entière, vestige d’une civilisation ancienne, semblait enfoncée dans le sol marécageux, tel un iceberg dont n’émergeait que la partie la plus infime.
Dans la salle du Conseil, les Ministres formaient un cercle presque parfait autour du trône royal. Le cercle s’ouvrit pour céder le passage à Lorélia et Papy. La Princesse escalada son trône et se vautra sur le gros coussin qui en recouvrait le siège. Lorélia suçait son pouce en serrant son ours en peluche contre elle. Certains y voyaient le signe d’une grande contrariété.
Le Chambellan frappa le sol de son gros bâton et donna la parole au Ministre de la Nourriture.
Le Ministre, un homme rougeaud et rond comme un ballon, tint le discours alarmant qu’il répétait depuis des mois :
- « Princesse, c’est un cataclysme ! Il se passe depuis des mois d’étranges choses dans le Sud. Les forêts perdent leurs arbres, les cultures sont écrasées … Il n’y a plus de blés, ni de fruits. Princesse, il faut faire quelque chose, le peuple a faim ! »
La Princesse, impuissante, se retourna vers Papy, qui lui murmura quelques mots à l’oreille.
- « Ministre, répéta-t-elle, si le peuple a faim, alors il faudra prélever des bonbons dans ma réserve personnelle. Envoyez quatre chariots quérir mes friandises et distribuez les à mes fidèles serviteurs ! »
Cela ne semblait pas plaire au Ministre. Mais par égard au titre de Lorélia, il s’inclina poliment et se retira.
Le Chambellan frappa un nouveau coup et le Ministre de la Pluie tint le discours qu’il répétait lui aussi depuis des mois :
- « Princesse, c’est une catastrophe. Il se passe depuis des mois d’étranges choses dans le Nord. Les mers débordent, l’eau envahit les terres et détruit les maisons. Princesse, il faut faire quelque chose, le peuple a froid ! »
La Princesse regarda l’ours en peluche qu’elle serrait dans ses bras, jeta un coup d’œil à Papy, et répondit :
- « Ministre, si le Peuple a froid, alors il faudra prélever des nounours dans ma réserve. Envoyez quatre chariots quérir mes ours en peluche et distribuez-les à mes fidèles serviteurs afin qu’ils se blottissent dans leurs pattes »
Le ministre n’était pas satisfait mais s’inclina et prit congé de la Princesse.
La Princesse regarda Papy. Ce dernier ne semblait pas dans son assiette. Lorélia congédia tous ses serviteurs afin de rester seule avec lui.
Papy s’exprima tendrement :
- « Lorélia, tu es très généreuse ! Mais je ne crois pas que cela suffira ! Bientôt tu n’auras plus ni bonbon, ni doudou. Ne crois-tu pas que nous devrions retrouver ton père et ta mère» ?
Lorélia parut douter. Papy reprit :
- « Lorélia, tu te souviens du pouvoir de ton papa. C’est un Roi Bâtisseur. Il possède un pouvoir magique merveilleux: à partir de quelques briques, il peut construire n’importe quel édifice. Il nous fabriquerait une digue qui empêcherait les eaux du Nord de déborder »
- « Et puis, ta maman est une Reine Fertile. Avec ses mains, elle ferait pousser une forêt vierge en plein désert … Elle pourrait refertisliser les plaines du Sud ! »
Lorélia parut tellement enchantée par cette proposition qu’elle se précipita dans sa chambre, emballa ses affaires dans un petit balluchon, prit la main de son papy et l’emmena vers les écuries.
Puis à dos d’âne, au crépuscule, les deux complices partirent vers le sud.
Après plusieurs jours de périple, Papy et Lorélia arrivèrent dans les terres du Sud et y découvrirent des champs saccagés et des forêts dégarnies. Au loin, Lorélia aperçut une forme massive qui se mouvait. En s’approchant d’elle, la Princesse eut une surprise de taille : elle se trouva face à une ogresse gigantesque qui arrachait les arbres tout en piétinant les cultures.
La Princesse s’adressa à elle :
- « Mais que fais-tu, ogresse, tu ne vois pas que tu détruis mes champs et mes forêts ? »
Mais l’ogresse, insolente, ne prêta pas attention à la petite fille. Elle se prit même à arracher, sous ses yeux ébahis, un magnifique chêne centenaire.
La petite fille hurla au scandale !
L’ogresse s’adressa alors à elle :
- « Petite, pourquoi n’aurais-je pas le droit moi aussi d’aller à la cueillette. J’adore les arbres, je les collectionne et je dépose les plus beaux dans le grand vase qui orne ma chaumière»
Lorélia répliqua avec colère qu’elle n’avait pas le droit d’affamer son peuple … Mais l’ogresse ignorait les remontrances de la petite fille.
Lorélia fut interrompue par une voix qu’elle connaissait très bien.
- « Cela ne sert à rien, Lorélia, il n’y a pas moyen de la raisonner. Viens plutôt avec moi »
Lorélia vit son père qui chevauchait un grand destrier. Lorélia était heureuse de retrouver son papa. Elle lui raconta, pleine d’entrain, la situation du Nord et l’invita à construire une grande digue pour aider son peuple.
Mais le père ne voulait pas aller dans le Nord :
- « Lorélia, ce n’est pas ma direction. Je pars vers le Grand Empire du Sud. Il est bien plus puissant que nous ne le sommes. Lui seul sera capable de résoudre les problèmes de notre Royaume … »
La petite comprit que son père allait céder le Royaume Oublié à un puissant empire voisin. Elle voulait raisonner son père, lui faire comprendre que le Grand Empire avait bien d’autres chats à fouetter que quelques arbres à replanter ou quelque terre à assécher …
Mais le père poursuivait tranquillement sa marche.
- « Demande à ta maman. Elle s’y trouve, elle, dans le Nord. Elle est si merveilleuse, elle devrait pouvoir t’aider, non ? »
En regardant son père s’éloigner lentement. Lorélia ressentit une profonde tristesse. Papy, sans rien dire, lui serra la main très fort, et l’emmena, à dos de leur monture, vers le Nord.
Les jours passèrent. Au fur et à mesure de leur avancée, les pas des deux compagnons foulèrent un sol d’abord humide, puis spongieux, puis complètement marécageux. Le spectacle qui s’offrait à leurs yeux était désolant : la boue avait saccagé tout le paysage.
Tout au Nord, Lorélia aperçut un ogre gigantesque, en maillot, qui pataugeait dans la mer.
Lorélia hurla :
- « Mais que fais-tu, ogre ! Ne vois-tu pas que tu inondes mes terres ? »
L’ogre répondit :
- « Petite, pourquoi n’aurais-je pas le droit moi aussi de me baigner dans la mer. J’adore l’eau et en plus je suis un excellent plongeur ! »
L’ogre plongea dans la mer et déclencha un énorme raz-de-marée qui balaya Lorélia et Papy loin à l’intérieur des terres, jusqu’au pied d’une immense tour d’ivoire.
Lorélia reconnut alors une voix qui lui était familière :
- « Ca ne sert à rien ! Il n’y a pas moyen de le raisonner. Viens plutôt m’aider. J’ai encore quarante commandes à honorer aujourd’hui »
Lorélia aperçut sa mère au sommet de la tour. Elle y pénétra et monta un escalier luxueux. Tout dans la tour respirait richesse et prospérité, jusqu’à sa mère, elle-même, qui portait les bijoux les plus beaux et les soies les plus fines.
Lorélia lui expliqua les problèmes qui se passaient dans le Sud et la pria de les aider.
- « Avec tes mains, lui dit-elle, tu ferais repousser tous les champs et tous les arbres »
Mais la mère l’écoutait à peine. Elle emballait des centaines de bouquets de fleurs dans des boîtes en carton.
- « J’ai trop de travail, dit-elle, même les peuples lointains commandent mes fleurs »
Lorélia était désemparée. Sa maman la prit par les mains et lui dit d’un ton condescendant :
- « Demande à ton papa. Il est parti dans le Sud. Et puis il est si fabuleux ! Je suis sûre qu’il va pouvoir t’aider»
La mère retourna à ses occupations. Déçus, Lorélia et Papy descendirent les marches de la tour. Sans rien dire, après un interminable voyage, ils arrivèrent au Palais.
En entrant dans la salle du trône, le Ministre de la Nourriture et le ministre de la Pluie s’exclamèrent presque en même temps :
- « Princesse ! Il n’y a plus de bonbons » « Princesse ! Il n’y a plus de doudous ! »
Lorélia se blottit dans les bras de Papy et se mit à pleurer.
Entre les gros sanglots sortaient des mots comme « situation désespérée », « partir nous aussi » et même « miracle »
En entendant ce dernier mot, Papy ressentit un énorme espoir. Il lui dit, avec la fougue d’un homme de vingt ans :
- « Lorélia, tu es la fille de la Reine Fertile et du Roi Bâtisseur, n’est-ce pas ? »
Sans lui laisser le temps de répondre à la question, Papy la prit sur ses épaules et descendit les escaliers quatre à quatre jusqu’au pied du Palais. Là il lui donna un gland et l’invita à le planter dans la terre marécageuse.
- « Je vais te montrer que toi aussi tu es une magicienne »
La petite enfonça sans peine le fruit dans le sol humide. Soudain, un petit arbre, puis une futaie, puis une forêt entière de chênes sortirent de terre.
Papy demanda ensuite à la petite de construire un échafaudage à partir des troncs des arbres. La Petite s’exécuta et parvint sans peine à construire un ouvrage de génie civil qui soutenait le Palais. Lentement, grâce à un mécanisme presque magique, l’ouvrage extirpa le Palais des terres marécageuses et fit découvrir un palais magnifique à neuf boules.
Papy serra sa petite Lorélia dans ses bras et lui dit :
- « Lorélia, nous sommes sauvés ! »
Les mois passèrent. Les terres du Nord étaient sèches à présent et celles du Sud étaient foisonnantes.
Un jour, des semaines plus tard, à la tête d’un convoi qui transportait de gigantesques fleurs, Lorélia se rendit vers la Grande Forêt du Centre. Au milieu d’une clairière était bâtie une immense chaumière. L’Ogresse l’accueillit sur le pas de sa porte.
- « Bonjour Ogresse, dit Lorélia, je suis venue t’offrir des fleurs pour décorer ta maison »
L’ogresse était très satisfaite et huma le bouquet de toutes ses forces. :
- « Et monsieur l’Ogre, ajouta Lorélia, il n’est pas là ? »
L’ogresse se mit à rire.
- « Monsieur l’Ogre ? A ton avis, où est-il encore ? »
Lorélia se retourna et regarda en direction d’un immense bassin, aux bords élevés très haut, afin d’empêcher l’eau de déborder.
Elle vit alors émerger la tête du gros monsieur.
- « Tu m’as vraiment construit une belle piscine, Lorélia. Et puis surtout, grâce à toi, j’ai rencontré madame l’ogresse, et ça c’est vraiment un beau cadeau »
Mais pour Lorélia, le plus beau cadeau c’était la tranquillité retrouvée du Royaume Délaissé. Et quand elle réalisait que tout cela, c’était grâce à elle -et à Papy bien sûr – elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver une immense fierté.
Ses parents n’étaient pas encore revenus, mais elle savait qu’un jour ils comprendraient qu’il y faisait bon vivre à présent. Et que ce jour-là, ils seraient de nouveau tous ensemble.
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