30.06.2009
LA BELGIQUE SERA CONTE_____Par Myriam
Chapitre I
Il était une fois une jeune fille née avec un grand, grand cœur plein de fleurs. Dans le quartier, on l’appelait la Princesse des Fleurs, mais son vrai nom était Noémie.
Noémie habitait dans les faubourgs d’une grande ville, située au sein d’une région de belles pierres grises et d’arbres fruitiers. Sa maison donnait sur les Coteaux : une cascade de collines descendait jusqu’à la place du Centre, éclaboussant les toits et les trottoirs d’une nature exubérante. Ici et là, quelques moutons racontaient des histoires de nuages à tous les petits animaux des prés, trop timides pour regarder vers le ciel.
Mesdames les herbes les aidaient en retenant un peu de bleu au creux de leurs feuilles, celui de l’azur apporté par la rosée matinale.
Noémie avait un petit jardin carré, coupé en son milieu par une allée ouverte sur les prés. Elle le partageait avec Viny, un rouge-gorge très fier de cette copropriété, dont il gérait la maintenance.
La Princesse se levait tôt afin d’avoir le temps de saluer ses amis avant d’aller travailler. « Bonjour les fleurs ! Bonjour les moutons ! Bonjour tout le monde dans les prés ! ». Les pâquerettes blanchissaient frénétiquement leurs pétales, les coquelicots défroissaient vivement leurs jupes écarlates et les boutons d’or prenaient l’éclat de petits soleils. Chaque matin, un doux papillon mauve s’envolait d’un trèfle et allait se poser délicatement sur les cheveux de Noémie ; il retenait les mèches brunes et rebelles de la jeune fille.
Noémie était serveuse dans un salon de thé. Elle enfilait un fin tablier de dentelle, accueillait les clients, ravis de sa fraîche gaieté, et les conseillait :
- « avec ce chou à la crème, pistache et framboise, je vous recommande un thé de Chine à la bergamote » ;
- « en accompagnement de la mousse aux mille chocolats et une cerise, que diriez-vous d’un espresso-sucre-canelle ? » ;
- « aujourd’hui, nous vous proposons des beignets aux fruits de chez nous, servis avec une tisane de fleurs d’oranger».
Les clients approuvaient, séduits par la voix mélodieuse de Noémie. Bientôt, ils dodelinaient de la tête et souriaient sans trop savoir pourquoi, ensorcelés par les parfums et le calme de l’établissement.
Le soir, Viny allait chercher la jeune fille à son travail, content de pouvoir picorer ici et là quelques miettes de bons gâteaux tombés sur le carrelage du salon de thé.
Ensemble, ils remontaient les collines en babillant. Chacun racontait sa journée. Noémie écoutait attentivement Viny car elle aimait savoir ce qui s’était passé dans son jardin pendant son absence. Qu’avaient fait les abeilles, les vers, les coccinelles ? Miss Trudy, l’araignée, avait-elle terminé sa toile ? Et Mister Cat, avait-il arrosé les rosiers ?
La vie s’écoulait ainsi, paisible.
Un jour, un dimanche, alors que tout le monde faisait la sieste, Viny parla à la jeune fille de son passé. « D’où viens-tu ? » lui avait-elle demandé. Il réfléchit un long moment.
- « Je viens de très loin, par-delà les collines. Je suis né dans une ville encore plus grande que celle-ci. On l’appelait la Capitale du Royaume de Belgique. C’était une ville gaie et cosmopolite, avec des toits en escalier, des fenêtres hautes et pleines de ciel, des parcs pour les enfants et les amoureux, des façades féeriques en dentelle de pierre… Les habitants se croisaient en se saluant : « bonjour ! » disait l’un, « goeie morgen », répondait l’autre.
- Un royaume ? l’interrompit Noémie, émerveillée, avec un vrai Roi et une vraie Reine ?
- Tout ce qu’il y a de plus vrai, répondit Viny. C’était des souverains dignes et souriants, souvent entourés de leur nombreuse famille. Leur palais se trouvait dans la Capitale du Royaume. Des fêtes s’y déroulaient, des bals, des concerts, des cérémonies. Le Roi et La Reine récompensaient les citoyens méritants et courageux ; ils sillonnaient le Royaume afin d’aider les plus démunis.
- Que sont-ils devenus ? demanda Noémie
- Cui cui ! Hélas hélas ! répondit Viny. Ils sont tenus prisonniers.
- Prisonniers ?
- Je vais te raconter leur histoire… Le Royaume unissait deux communautés: celle du Nord et celle du Sud. Leur langue et leur culture étaient différentes mais elles se mélangeaient tranquillement et même parfois, hardiment. Cette dualité engendrait quelquefois des situations appelées « surréalistes » car elles paraissaient bizarres, contradictoires, irrationnelles – mais seulement aux yeux des étrangers, car pour les Belges, les habitants du Royaume, rien ne paraissait insolite. Pour eux, cette dualité était même une force.
- Comment cela ? demanda Noémie.
- Vois-tu, expliqua Viny, s’il fallait prendre une décision, mineure ou d’importance nationale, les dirigeants devaient tenir compte des caractères particuliers aux deux communautés.
- Cela ne devait pas être facile ! s’exclama Noémie .
- Pas toujours, en effet, répondit Viny. Mais pour trouver une entente, les responsables possédaient une clé : le Compromis.
- Ooooh… Noémie songea à toutes les couleurs amusantes que devait créer ce mélange de cultures et de langues, tel un gros bouquet de ballons multicolore. Le Compromis pouvait les mélanger à sa guise, le résultat était toujours harmonieux , comme un beau feu d’artifice !
- Je me souviens, continua Viny, que lors de la construction d’une station de métro, les uns voulaient des briques rouges et les autres, des briques blanches. Après de nombreuses discussions et maintes propositions d’architectes éminents, la société de transports en commun choisit des briques roses. Certains, mécontents, manifestèrent bruyamment dans les rues de la Capitale : ils voulaient une alternance de couleurs – une ligne blanche, une ligne rouge, et ainsi de suite. Mais ils durent se résoudre à accepter le rose et finalement, tout le monde fut content et trouva la couleur avenante.
- Ce devait être joli, concéda Noémie.
- Tu comprends que le travail des dirigeants était quelquefois ardu, continua Viny. Mais quand la rigueur du Nord se mélangeait à l’indolence du Sud, c’était gagné ! C’était merveilleux … Il faut dire qu’une chose facilitait les accords : les Belges étaient unis par une même qualité, celle d’être de bons vivants ! Dans chaque ville et village, les estaminets abondaient et par beau temps, les terrasses fleurissaient sur les trottoirs. Les gens s’y retrouvaient pour parler, rire et chanter.
- Mais alors, que s’est-il passé ? Qu’est devenu le Royaume ? demanda Noémie.
- Un jour, un vent violent s’abattit sur le pays, expliqua Viny. Il infiltra dans les esprits de sinistres relents ; une odeur nauséabonde sortit par les oreilles des habitants ; leurs dents se mirent à claquer comme celles des chiens méchants. Plus personne ne voulait de l’heureux partage qui avait fait la particularité et la gaieté du Royaume. Les journaux crachaient des lettres noires. Les télévisions vibraient de colère. Peu à peu, les habitants prirent peur. Ils ouvraient leur porte avec méfiance, et si l’un devait se rendre dans la région de l’autre, il avançait prudemment, en restant sur ses gardes. Le Nord se méfiait du Sud et le Sud se méfiait du Nord. Ils ne se comprenaient plus.
- Comme c’est triste ! s’exclama la Princesse. Et le Roi et la Reine, ne pouvaient-ils rien faire ?
- Cui ! Hélas ! De hauts dignitaires les battirent à coups de mots tranchants et les ligotèrent avec de gros a priori. Les dirigeants s’enfermèrent dans l’intransigeance et le ciel s’emplit de fumées… Le vent s’est calmé et depuis, la Capitale est devenue une ville ordinaire toute grise et le Royaume est maintenant morcelé. Chacun vit de son côté, le Nord et le Sud, dans l’ignorance de l’Autre. Seuls quelques oiseaux volant très haut dans le ciel comme je le faisais à ce moment-là, ont été épargnés par le vent néfaste. Eux seuls se souviennent du Royaume.
- Je sais que tu l’ignores, reprit Viny après quelques minutes de silence, mais tu vis dans la région qui faisait partie du Sud.
- Ici ? Le Sud ?
- Parfaitement affirma Viny, fier de son savoir. Tu ne connais pas le Nord car la grande clé est perdue. Nul ne sait où elle se trouve.
- Quelle clé ?
- La clé ouvrant le Compromis… Les souverains et le palais ont disparu, et toutes les splendeurs de la Capitale se sont ternies.
Noémie soupira. Le soir tombait sur le petit jardin.
- Je vais rentrer préparer le dîner, dit-elle.
Après avoir mangé, la Princesse s’assit dans le canapé et pensa à tout ce que Viny lui avait raconté. Elle aurait tant aimé vivre dans un Royaume !
Les yeux rêveurs, elle caressa Mister Cat qui était venu s’allonger à ses côtés.
Une semaine plus tard, Noémie partit pour la Capitale Ordinaire. Elle avait demandé un congé à son employeur et avait confié la maison et le jardin à Viny.
Elle prit le train à la Grande Gare, le cœur battant. Un micro annonçait l’heure d’arrivée à la Capitale : 11 heures. Une bonne heure de trajet. Elle s’installa près de la fenêtre.
Le train s’élança vers un soleil orange et quitta la ville. Le paysage scintillait. Noémie admira la campagne. Des carrés multicolores de champs et de prés alternaient avec des bouquets d’arbres qui étalaient de belles palettes vertes. Des villages s’étiraient paresseusement. Ici et là, un troupeau de vaches ou de moutons paissait tranquillement. Parfois, un cours d’eau scintillait entre deux rangées de saules.
Soudain, le train entra dans un gros nuage gris. Des gouttes se mirent à onduler sur les vitres. De hautes maisons apparurent, se serrant frileusement les unes contre les autres au-dessus de pâles jardins. Derrière les fenêtres, des silhouettes se profilaient, l’air immobiles. « La Capitale » annonça une voix dans les haut-parleurs. Le train ralentit et entra en gare.
Noémie sauta sur le quai, vaguement effrayée par les hauts murs noirs qui l’encadraient. Elle suivit la foule le long d’un large hall qui semblait interminable. Enfin, un morceau de jour apparu en haut d’un court escalier.
Sur une des marches, un drôle de chien marron dormait d’un œil. Il aperçut la Princesse, dressa une oreille, ouvrit l’autre œil et bondit vers elle.
- Bonjour, le chien, dit Noémie. Comment t’appelles-tu ?
- Ouah ! Caramel, répondit le chien.
- Miam ! Quel joli nom !
- Ouah !
Caramel battit de la queue et emboîta aussitôt le pas à la jeune fille.
- Inutile de me suivre dit Noémie, je ne connais pas la ville.
- Ah ? Tu es une touriste alors ? D’où viens-tu ?
- Je viens des Verts Coteaux.
- Oh… Joli pays ! J’ai un ami qui habite par là, Joe Nonmesi. Il travaille dans la police. Il est sacrément futé ; on le surnomme « le flair infaillible »!
- Ah, j’en ai entendu parler ! s’exclama la jeune fille, heureuse de connaître un ami de Caramel… Mais dis-moi, pourrais-tu me servir de guide ? Je me sens perdue ici.
- Avec plaisir ! répondit le chien. Suis-moi !
Ils sortirent de la gare et suivirent un large boulevard bordé d’immeubles de bureaux, puis s’engagèrent dans une rue pavée plus étroite où s’enfilaient de sombres boutiques. Après quelques pas, Noémie soupira.
- C’est plutôt triste comme endroit ! dit-elle.
- Ouah ! répondit Caramel. Nous sommes sur une ancienne voie romaine aujourd’hui bordée de maisons de maître, transformées en magasins .
- C’est compliqué, constata la Princesse, peu portée sur l’Histoire.
- Arrête-toi et lève ta truffe, dit Caramel. Regarde ce pignon baroque en forme de cloche! Et cette girouette en fer forgé ! … Là, c’est une maison Louis XV, et plus loin se trouve la maison d’un grand peintre du XVIe siècle.
Caramel bondissait, enthousiaste. Il vit le visage de Noémie, qui avait levé le nez, s’éclairer; elle lui lança un regard admiratif.
- Tu en connais des choses ! Et comme c’est curieux, cette rue aux tristes trottoirs mais si belle plus haut, aux étages…
- C’est souvent le cas dans cette ville, répondit Caramel. Dans le temps, tout était beau car les trottoirs étaient très animés et les rues joyeuses.
- Oui, je sais. Un ami m’a raconté l’histoire de la tragique tempête.
Caramel baissa les oreilles et alla renifler un égout. Noémie eut honte d’avoir chagriné son nouvel ami.
- Que dirais-tu d’aller visiter un parc ? dit-elle pour lui changer les idées.
Caramel redressa à moitié ses oreilles. « Toutes les mêmes, ces jeunes filles, pensa-t-il. Elles ne pensent qu’à s’amuser ». Il grogna.
- Allez, vieux boudeur… dit la Princesse en lui caressant le cou. Je t’invite à boire un chocolat chaud et tu me montres ton parc préféré, d’accord?
- Mouais, répondit le chien, partagé entre sa dignité légèrement entamée et le bonheur de sentir la chaude main de son amie le caresser. D’accord, marmonna-t-il.
Ils entrèrent dans un café lambrissé de bois sombre. Quelques personnes étaient attablées, seules, buvant silencieusement leur consommation. Noémie pensa à son salon de thé, si gai et si cordial. Elle vit le reflet de la patronne dans un grand miroir au tain piqué et lui fit signe. « Deux chocolats chauds, s’il vous plaît », demanda-t-elle en souriant. La dame acquiesça sans un mot et, après quelques minutes, déposa deux tasses au parfum agréable devant Noémie et son compagnon.
- Mmm… délicieux, dit Caramel.
- Délicieux, approuva la jeune fille. Dommage pour l’ambiance !
- Ouais, dit Caramel. Changeons de sujet… Pour aller au parc, tu pourrais louer un vélo, je courrai à tes côtés.
- Un vélo ? Quelle bonne idée ! Allons-y !
Une demi-heure plus tard, Noémie pédalait à toute allure sur un vélo rouge flambant neuf ; Caramel courrait devant elle. Ils arrivèrent assez vite devant une haute et sévère grille en fer forgé en piteux état. Caramel proposa à Noémie de déposer son vélo et de chercher avec lui une faille dans la grille.
- Il est donc interdit d’y entrer ? demanda la jeune fille.
- Je l’ignore. Les portes sont toujours fermées et je ne vois jamais personne se promener dans les sentiers. La plupart des bancs publics ont été détruits. Dire que ce parc était si animé…
- On y va ? dit Noémie, qui avait hâte de tenter l’aventure.
- On y va ! Ouah, ouah !
Ils trouvèrent facilement une brèche entre deux barreaux et s’introduisirent dans le parc. Le silence était si profond qu’ils furent légèrement effrayés. Les pelouses ressemblaient à des prairies sauvages. Ils virent un bosquet engageant ; la lumière, tamisée par les feuilles, descendait doucement sur une clairière.
- Suivons ce chemin, proposa Noémie, passant devant Caramel pour diriger la marche.
- Cela ne me plaît pas fort, répondit Caramel, reniflant les bords du sentier.
Ils marchaient depuis quelques minutes lorsque Noémie poussa un léger cri de surprise.
- Oh ! regarde, Caramel…
Devant eux, de grosses, grosses boules rouillées s’étalaient en désordre sur le sol, comme jetées par un géant qui aurait voulu jouer à la pétanque et aurait dû s’enfuir, surpris par quelque chose d’effrayant.
Caramel grogna. Noémie, peu rassurée mais curieuse, s’approcha lentement d’une des boules et appuya prudemment sur ce qui semblait être une porte quand tout à coup… Hop ! La princesse fut aspirée au centre de la boule ! Frappée de stupeur et d’effroi, la jeune fille sentit la boule osciller avant de faire un tour complet. Encore un tour et encore…







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