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30.06.2009

Comme un coccyx dans le drapeau_____Par KdreTon

Le lendemain, sans aller bien, tout allait mieux.

 

Le mystère n’avait pas été résolu mais il était cerné. La raison l’avait emporté sur l’emportement. Restait cependant une montagne de questions et aucune réponse à l’horizon.

La RTBF avait fait fort en improvisant une émission en direct dès l’après-midi du jour même, ce fameux samedi de mars. Un déroulant en bas d’écran n’arrêtait pas de répéter « Ceci n’est pas une fiction ». Cette précaution valait surtout pour les téléspectateurs étrangers qui regardaient leurs chaînes respectives transmettre déjà ces extraordinaires images en provenance de la Belgique. Bientôt plus personne, dans le moindre coin de notre globe, ne se poserait la question : « C’est quoi çà la Belgique ? C’est où ? »

En Belgique, tout le monde avait sous les yeux la preuve vivante que ce qui se passait se passait bien. Indiscutablement.


Tous les journaux du pays avaient sorti une édition spéciale le lendemain dimanche. Le Soir de ce matin là titrait «Aucun d’entre nous n’en est mort mais tous nous sommes atteints ». Les professeurs les plus reconnus de nos universités, que presque personne ne connaissait jusqu’alors, clôturaient tous leur intervention par « Il faut attendre ». Ce furent également les derniers mots du premier ministre dans les émissions débats du dimanche midi et au Parlement le lendemain lundi.

 

Certains, je l’espère, s’en souviennent encore. Ce jour là, et on ne sait pourquoi ce fut celui-là, tous les belges se sont réveillés avec un étrange phénomène entre les dents, qui leur remplissait la bouche.

La langue des belges était devenue fluorescente.

Oh pas étincelante, ni phosphorescente, rien d’éblouissant. Mais une présence lumineuse s’était tapie entre les mâchoires belges. Ce n’était pas du vert, pas du rouge. Ce n’était pas orangé ou jaunâtre. C’était cette couleur que dans le monde entier on appela bien vite « du belge »

Ce matin là, dans les chambres, les salles de bain, les cuisines, deux mots, toujours les mêmes, s’échangeaient dans les familles. « Moi aussi ». Puis dans les rues, à travers les téléphones, entre voisins, entre collègues, entre succursales et maisons mères : « Nous aussi ». Un namurois téléphona à un ami ostendais qui lui répondit « Wij ook ».

Tous les belges avaient ce matin là la langue qui faisait de la lumière.

Si le phénomène était physique, l’explication pouvait venir d’un psychisme national perturbé comme d’une intervention surnaturelle, divine, extraterrestre ou autre. Qui sait ?

Personne ne savait.

 

 Etre belge n’a jamais empêché de conduire sa voiture, faire ses courses, manger, dormir, travailler, s’aimer soi-même et aimer quelqu’un d’autre. Etre belge encore un peu plus ne contrariait pas la vie de tous les jours. Cette fluorescence buccale était devenue un signe distinctif. Toutes les autres nations s’interrogeaient sur ce qui pourrait bien leur arriver à elles demain. Peut-être des pieds bleus ou six doigts à chaque main. Toutes ne le craignaient pas. Certaines l’espéraient, souhaitant le renforcement de leur fibre patriotique et se demandant si le phénomène qui les distinguerait ferait fi des frontières d’états existantes pour rassembler ceux qui se voulaient un seul et même peuple.

 

Après une semaine, rien n’avait changé. Toutes les analyses, toutes les recherches ne détectaient aucune évolution mais toujours aucune explication. Aucune unité becquerel, aucune unité roentgen n’avait été détectée. Aucune source radon dans la langue des belges. Donc pas de danger. Rien qu’une énigme.

 

Un match de l’équipe belge de football fut suivi par la terre entière. Au moment de l’hymne national, il avait été demandé aux joueurs de bien articuler en entonnant les paroles, que la plupart d’ailleurs avaient dû apprendre ou, au mieux, réapprendre. On put ainsi redécouvrir, si pas découvrir, que, si la musique était la même pour tous, les paroles ne l’étaient pas. Mais c’est toute la Belgique qui  perdit le match. 

Invitée au journal de TF1, Yolande Moreau lança sans attendre « Je sais ce que vous souhaitez tous » et elle tira une belle, grosse et claire langue à toute la France. Quand on lui demanda si elle aurait pu tenir le rôle de Séraphine avec une langue pareille, elle répondit qu’elle l’aurait fait sans aucun problème mais qu’on ne lui aurait sans doute pas demandé. Le présentateur poursuivit alors avec cette rumeur d’un projet de film, mis au point dans l’urgence, « Bienvenue chez les belges ». Yolande Moreau ne répondit rien mais ses yeux pétillaient autant que son sourire.

Pourquoi l’urgence ? Personne ne pouvait savoir si cette histoire belge, c’était pour toujours ou si c’était jusqu’à quand.

 

Etre belge devenait donc, dans certaines situations, un inconvénient. Mais ne pas l’être également. Ainsi ce restaurateur de New York dont l’établissement s’appelait « Chez le belge » et dont la langue avait conservé sa couleur rose neutre et terne, comme toutes les américaines d’ailleurs. Ce spécialiste des moules frites avait bien été belge un jour mais c’était avant d’obtenir la nationalité américaine. C’est ainsi que l’on dut constater que la langue fluorescente belge était liée à une notion juridique incontournable, la nationalité. Qui perdait sa nationalité belge se retrouvait avec une langue tout à fait ordinaire, la date d’effet en étant celle que les prescrits légaux avaient établie pour un tel changement.

Il fut même constaté qu’un enfant en formation dans le ventre de sa mère était déjà concerné par le phénomène et qu’une femme enceinte obtenant la nationalité belge entraînait que deux nouvelles langues fluorescentes s’ajoutaient aux autres.

 

Ce qui était devenu la « langue belge » fut examiné sous toutes les coutures, sociologiques, anthropologiques, socio-économique... Evolutionnistes et créationnistes en vinrent aux mots. Le phénomène fut cuisiné à toutes les sauces, d’Edmond Blatchen à François Pirette.

Une chose était sûre. Ce qui était tombé ainsi par inadvertance ne rassemblait pas par hasard. Avoir une langue qui fait de la lumière faisait que tous les belges se considéraient désormais unis dans une fraternité commune tout autant que si le pays avait connu un tremblement de terre général. A l’étranger, remarquer des inconnus dont la langue « luminait » - néo-belgicisme désormais omniprésent dans les médias- autant que la sienne les transformait  en membres d’une famille soudain retrouvée. On s’envoyait des regards, des rires et des sourires au milieu d’une marée de langues pâles, fermées et insipides.

 

            A la maison, c'est-à-dire au pays, les gens se retrouvaient en se montrant amicalement une grande langue. On constatait que, comme il n’y a pas deux mains les mêmes, nos langues ont chacune leurs particularités. Osons dire que celles-ci étaient ainsi mises en lumière. Qui penserait encore de nos jours à observer la langue des autres et même la sienne ? Les différences linguistiques n’étaient pas passées dans l’ombre. Au contraire, on constata que dire la même chose mais avec des termes différents ne séparent pas les gens et que tout s’arrête à un problème de traduction. L’important fut que les belges avaient retrouvé une même chose à dire.

 

Si je me souviens bien, des dérives ont alors surgi.

Selon certains, on acceptait bien de croiser les autres, les langues étrangères. On acceptait tout l’argent qu’ils venaient dépenser ou investir chez nous. L’expression  « Made in Belgium » était d’ailleurs devenue «Made by Belgians ». Mais on n’allait pas accepter tout. On ne pouvait permettre que l’on vienne dénaturer cette belle identité toute nouvelle. On voulait dans certains domaines, disaient-ils,  rester entre nous. On inventa des slogans comme autant de frontières, de barrières, de passeports.

Heureusement la plupart des gens voyaient les choses autrement. Le signe d’une identité n’est pas une agression contre ceux qui en possèdent une autre, visible d’emblée ou non. Pas question d’attaque ou de défense. Le respect des autres, qui entraîne le respect des autres,  fut clamé dans les rues. Des dizaines de milliers de personnes participèrent le dimanche à ce qui fut appelé des « marches belges ».

Le lundi, la vie reprenait ses quotidiennetés.

 

Il y eut alors un regain d’agitation. On approchait du 21 juillet. Le discours annuel du Roi ne pouvait pas éviter le sujet. Les télévisions des autres pays s’intéressaient pour une fois à ce qui, les autres années, passait autant inaperçu que quelque chose qui n’existe pas. Qu’allait faire, qu’allait dire Albert II ? Un dessinateur caricaturiste osa, la veille même, le représenter tirant, hirsute et face à la caméra, une langue brillante, à l’instar de la photo bien connue d’un autre Albert, mort en 1955.

En cherchant bien, il me revient maintenant que le discours tant attendu avait été programmé le jour même du 21 juillet alors que les années précédentes il était diffusé la veille au soir.

Ce 21 juillet donc, à 11 heures, tous les postes de télévision étaient allumés.

Dès les premiers mots, ce qu’ils avaient à exprimer n’eut plus aucune importance.

Ce jour là, à 11 heures, la langue du Roi Albert II de Belgique était redevenue rose, pale, éteinte. Aucune lueur. Pas de lumière. Plus de lumière. Plus rien. Dans tout le pays, tout le monde regarda l’autre, alla se voir dans un miroir. Ce fut le moment national des « Moi non plus » puis des « Nous non plus ».

 

 

Si je peux encore aujourd’hui m’en souvenir, ç’est également sans explication. J’espère que peut-être vous qui me lisez vous êtes comme moi. Mais je l’ignore.

Je sais qu’un autre phénomène resta et restera sans doute pour toujours inexpliqué. Les images du discours royal avaient été enregistrées la veille. Les techniciens ont au début assuré, juré qu’à ce moment le Roi avait la langue bien belge, comme tous ses chers compatriotes. Puis ces mêmes techniciens ont douté, surtout qu’à partir de ce fatidique 21 juillet, ces mêmes images ne reproduisaient plus la petite lumière qui pourtant avait dû être Là. Ensuite ils ont dû oublier, de même que tout le monde entier a commencé à oublier, surtout que toutes les images, photos, reproductions, toutes ces preuves, toutes ces traces ont doucement mais sûrement perdu, à l’endroit où elle s’était trouvée, cette lueur dont personne ou presque malheureusement ne se souvient plus aujourd’hui. Car - était-ce inhérent au phénomène ?- la mémoire des gens, comme la mémoire matérielle, technologique de nos moyens de communication, s’est vidée de tout ce qui a constitué et entouré cette lumineuse étape de l’Histoire de ce qui était à l’époque la Belgique.

 

Si aujourd’hui il est quelqu’un qui comme moi s’en souvient encore, même en partie encore, peut-être aurions-nous pu tenter ensemble de retenir, un temps, le temps qui nous emporte et qui bientôt risque d’effacer complètement le peu qui s’accroche encore à notre souvenir. Demain sans doute ma mémoire, devenue comme toutes les autres, sera vide de ce que je viens de raconter. Le papier même que vous tenez peut-être en main sera redevenu une feuille blanche. L’ordinateur affichera un écran vide.

 

Mais avant que cela n’arrive, je veux dire que, malgré ce que nous sommes tous devenus, il restera toujours en nous imperceptiblement quelque chose de ces moments oubliés, inexistants. Ces traces désormais indétectables et pourtant profondes  peuvent nous pousser à nous sentir encore ensemble, à porter à nouveau une identité inexpliquée, à brandir un même drapeau. Les ignorants de ce que je viens de rappeler parleront de territoire artificiel, de construction hétéroclite. Ils ne peuvent savoir qu’un jour un lien lumineux a uni un même pays et que ce lien nous le portons toujours en nous, tout incrédules que nous puissions être.

 

Mais déjà le début de mon récit a disparu de ma mémoire et je ne peux le relire car les mots ont quitté le papier.

Commentaires

L'article est si long, qu'on peut oublier son debut a la fin.

Ecrit par : Carver @ prepaid phone cards | 30.10.2009

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