17.05.2009
Le Fléau du Fade Foudre_____Par Arracheur de temps
On raconte qu’autrefois était un tout petit royaume. Alors que tous les pays voisins étaient bordés de grands océans et avaient en leur centre de grandes et hautes chaînes de montagnes, dans ce pays-là, tout était minuscule. Au Sud, les plus hauts sommets se gravissaient en quelques heures à peine tandis qu’au Nord n’étaient que quelques petits villages de pêcheurs de crevettes. Ces crevettes elles-mêmes étaient minuscules, les gens les appelaient curieusement les « garnalen ». Ces mini-crevettes étaient succulentes et sans comparaison possible avec les grosses crevettes fades, rosées et gorgées d’eau des pays voisins. Ce petit pays était peuplé de gens modestes, pacifiques et travailleurs. Partout dans le royaume, des mini-brasseries concoctaient de délicieuses bières de toutes les couleurs. Les pâtissiers rivalisaient de créativité et d’imagination pour créer des sucreries n’existant nulle part ailleurs : le pain à la grecque, le speculoos, les gosettes, les bolus, les boules de Berlin, les gaufres de Liège, la frangipane, le bodding, les délices pâtissiers étaient innombrables … Au centre du pays étaient cultivés d’étranges mini-légumes, les « spruitjes » qui étaient en fait des choux miniatures à peine plus gros que des radis.
Sur ce merveilleux petit pays régnait un roi nommé Koning Ier, le roi était aimé de ses sujets et lui-même n’avait pas à se plaindre de ces braves gens. Pour stimuler et développer l’intelligence des habitants du royaume, le roi avait fait installer dans un grand parc voisin du palais un grand boulier compteur qui permettait aux promeneurs de jongler avec l’arithmétique dès leur plus jeune âge. Ce grand boulier que les gens appelaient familièrement « Tomium »faisait la fierté de tout le royaume. Rien ne semblait pouvoir troubler le bonheur qui régnait sur ce petit royaume. Et pourtant, alors que les braves gens, insouciants, le sourire aux lèvres, goûtaient à la douce quiétude de cette vie jusqu’alors si paisible, il était déjà trop tard… Le sortilège qui allait cruellement frapper le petit royaume était d’autant plus effrayant qu’il était insidieux. Venu d’un lointain pays d’au-delà des mers, un inquiétant personnage au sourire carnassier débarqua un beau matin : Le Fade Foudre. Le Fade Foudre était un géant-chevalier qui poursuivait inlassablement sa route, il était entouré d’un ramassis d’apothicaires fourbes et de scribes hallucinés. Et c’est ainsi qu’inexorablement, village après village, il fit ouvrir des officines aux couleurs criardes dans lesquelles les braves habitants, surtout les plus jeunes, s’aventurèrent sans la moindre méfiance. Et là, ils commencèrent à ingurgiter des quantités impressionnantes de conglomérats transgéniques et hypercaloriques. Ces pauvres jeunes gens se mirent à gonfler, à gonfler tant et si bien qu’aucun effort physique ou intellectuel ne leur était plus accessible. Ils passaient leurs journées apathiques devant des lucarnes lumineuses diffusant en permanence de navrantes singeries. Le pays frappé ignominieusement par le sortilège du Fade Foudre présentait une image pitoyable : les cultures délaissées, les bâtiments en ruine, les routes impraticables, la nature sauvage reprenait partout le dessus sous l’œil amorphe de la population vouée à l’immobilisme. Il était temps de faire quelque chose, mais quoi ?
Devant cette situation catastrophique, le Premier Ministre se présenta aux grilles du palais et il sollicita l’audience royale. C’est la mine préoccupée qu’il s’adressa au roi : « Sire, un terrible sortilège semble avoir frappé tout le pays. Des plaines du Nord aux vallées du Sud, les sujets délaissent nos succulents plats nationaux et se goinfrent avidement d’étranges aliments hypercaloriques concoctés par des apothicaires avides de gains. Alors que depuis des générations les senteurs les plus fines viennent titiller les narines de nos compatriotes, alors que les sauces les plus élaborées mettent en valeur les produits de nos fermiers, alors que les mousses les plus onctueuses viennent fièrement couronner les breuvages les plus fins de nos maîtres brasseurs, il semble que tout ce bonheur culinaire soit aujourd’hui menacé. Finis les éclats de rires tonitruants autour des grandes tablées de pape au riz, les bonnes joues rouges des matrones tournant amoureusement dans les chaudrons de waterzooi. Finies les grandes assiettées de boulets sauce lapin ou de ballekes met kriek. Finie aussi la douce tiédeur du cornet de frites avec sa louchée de sauce tartare. Finies les odeurs de caricoles flottant joyeusement dans leur bassine émaillée entre deux branches de céleri. Il faut se rendre à l’évidence : vos braves sujets, qui ont su préserver un savoir-faire que tous les pays voisins nous envient depuis si longtemps, vos braves sujets, Sire, ont été ensorcelés. Des alchimistes malveillants ont ouvert partout d’inquiétantes officines aux couleurs criardes dans lesquelles les braves gens s’empiffrent d’immondes aliments graisseux et gorgés de chimie. Ils délaissent même les bonnes et mousseuses boissons nationales élaborées avec patience et amour par leurs ancêtres pour un philtre aux pouvoirs inquiétants et au nom étrange : le « Coquin Colin ». Ce breuvage noir a été concocté par des apothicaires malveillants, il contient d’étranges médecines et les pauvres gens qui y ont goûté sont ensorcelés à tout jamais.
Alors que jadis le repas était le meilleur moment de la journée, alors que les habitants laborieux se réjouissaient d’avance du repas du soir (il n’était pas rare de les entendre en pleine journée : « ce soir je mange des moules », « une bonne tartine de plattekeis », « le stoemp, c’est encore meilleur réchauffé »), tout cela semble bien loin à présent. C’est la mine terne que les pauvres gens viennent tristement s’attabler dans ces froides officines pour s’y empiffrer de curieux empilements diaboliques qu’ils avalent à l’aide de grande lampée de « Coquin Colin ». Sire, je m’en remets à la sagesse de votre Majesté pour trouver une solution à ce terrible fléau, cette cynique destruction des saveurs nationales ne peut rester sans réponse de la part de votre Majesté. »
Le roi Koning est sous le choc de cette terrible nouvelle. Le pays a résisté à maintes invasions par le passé, car la jovialité désarmante des habitants a toujours su déstabiliser les ennemis les plus redoutables. Les spadassins et va-t-en-guerres les plus frustes n’ont jamais su résister à la truculence bon-enfant de la succulente gastronomie nationale. Mais cette fois, le Roi sent bien qu’il s’agit d’une invasion d’un type nouveau, d’un machiavélisme sans précédents. Comme chaque fois qu’il doit prendre une décision grave, le Roi se retire dans les serres royales pour réfléchir. C’est en observant les majestueuses plantes exotiques et les fleurs luxuriantes que lui vient une idée : il faut anoblir les défenseurs de la gastronomie nationale pour qu’ils dressent le rempart de leur savoir-faire passionné face à l’invasion hideuse, sournoise et transgénique de la Malbouffe. C’est ainsi que, après une réunion au sommet avec les conseillers de la Couronne, le Grand Sénéchal de la cour et le maître du protocole, furent créés moultes ordres gastronomiques pour la sauvegarde des spécialités nationales. Les artistes du royaume furent mis à contribution pour dessiner de magnifiques armoiries, les artisans pour confectionner des médailles, les tailleurs pour créer de somptueuses tenues de cérémonie. Le spectacle était grandiose, toutes les royales confréries étaient réunies dans l’enceinte du palais, les bannières claquant au vent. Le soleil faisait scintiller les médailles et ornementations de tous ces nobles et royaux compagnons. Le Roi, monté sur son fier destrier, passa en revue les royales confréries : L’Ordre Royal du Bloempanch, l’Ordre de la Tarte Al d’Jote, les Kiekefretters, les Kuulkappers, les Chevaliers du Waterzooi, mais aussi ceux du Sirop de Liège, du Boestring, de l’Escavèche et bien d’autres encore.
Tous les fiers compagnons de la gastronomie nationale établirent leurs quartiers dans l’enceinte du palais royal. Ils se mirent à l’œuvre dans les cuisines royales pour concocter avec les merveilleux produits des serres et jardins royaux, les spécialités les plus fines. Les bouquets des senteurs les plus extraordinaires s’échappaient à pleines volutes par les immenses cheminées du palais. Alors que le pays entier était cruellement atteint , les derniers habitants rescapés du fléau du Fade Foudre se groupèrent autour du palais royal, l’écuelle à la main, pour venir goûter une dernière fois les véritables saveurs nationales. Le repas fut grandiose, lorsque le Roi Koning leva son verre de Trappiste devant l’assemblée émue en souhaitant à ses sujets « santé », l’émotion fut à son comble. Le premier ministre lui-même dissimula difficilement son émotion en se mouchant bruyamment, l’œil humide. Mais ce grand festin royal fut dernier.
En dehors de l’enceinte du palais royal tout n’était plus que désolation. Dans le petit pays jadis si prospère, la végétation avait tout envahi, tout le monde savait bien qu’il était déjà trop tard… la fin du royaume était proche. Au sein même de la garde royale, les arbalétriers et les arquebusiers furent atteints les uns après les autres par la Malbouffe : le Fade Foudre avait gagné.
Et c’est ainsi, après ce dernier et émouvant sursaut des traditions gastronomiques nationales, que le petit royaume disparut à tout jamais. Peu à peu, la nature a repris ses droits, envahissant tout. Depuis cette époque, de grands arbres recouvrent même la plus haute boule de la Tomium. Le petit royaume n’est plus qu’un vague souvenir, certains parlent même d’un joli rêve.
Et pourtant on raconte que, quelque part au milieu de cette nature sauvage, est restée une petite maison. Dans cette petite maison habiterait un des seuls survivants du Royaume : c’est un petit garçon tout nu. Il paraît même qu’un jour ce petit garçon tout nu est sorti faire pipi, et qu’il a continué ainsi longtemps, très longtemps…
On dit aussi que s’il a l’air si pensif et rêveur, c’est que dans une autre petite maison pas très loin de là habite une petite fille pas mal mignonne…
Mais bien sûr, c’est ce qu’on raconte, et cela c’est déjà une autre histoire.
17:57 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note







Commentaires
C'est extraordinaire...cette culture culinaire folklorique belge...raccrochée à un brin de réalité... "arrachée au temps"... d'au delà du temps...
Chapeau!!
Mon ami... j'adore
Doudou
Ecrit par : doudou | 05.08.2009
Plus jamais, JAMAIS je n'entrerai dans un fade foudre : j'ai bien trop peur que le conte ne devienne réalité !
Sur ce, je vais boire un bon peket et manger un bon boulet (liégeois bien sûr)
Ecrit par : René le Vieux Sage | 05.09.2009
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